L’œil de Guillaume

L’œil de Guillaume

Odile Ahouanwanou à Doha, ou la réussite de l’école sottevillaise dans les épreuves combinées.

Cela ne vous aura pas échappé Odile Ahouanwanou a réussi une très grande performance lors des derniers mondiaux à Doha en étant finaliste et en battant son record personnel, qui est aussi celui du Bénin. 

C’est bien de cela dont nous allons parler ici, mais il est impossible de dissocier ce succès de l’histoire du club. En effet, depuis longtemps les épreuves combinées sont une spécialité qui sied particulièrement au Stade Sottevillais 76.

Un peu d’histoire

Pour comprendre la réussite d’Odile Ahouanwanou, il faut revenir en arrière et se rappeler de l’implication dans le club de deux des plus grands décathloniens français : Sébastien Levicq et Alain Blondel. Nous nous souvenons tous de la quatrième place aux Championnats du Monde 1999 de Sébastien ou bien de la victoire d’Alain aux Championnats d’Europe 1994. Ces deux athlètes sont bien plus que des « réussites sportives » pour le club, ils sont aussi deux formidables ambassadeurs des épreuves combinées et de l’athlétisme normand, qui bien après leurs carrières professionnelles respectives, continuent d’être très présents sur le terrain, notamment en conseillant et en entraînant. Et c’est bien là que le succès d’Odile va indirectement commencer à se dessiner. 

Car qui fut l’entraîneur de Vincent Turpin, l’un des trois hommes de l’ombre d’Odile et son entraîneur principal ? Tout simplement le père d’Alain Blondel, Jean-Pierre. Et qui aura jusqu’il y a deux ans représentés fièrement le club au javelot, l’une des disciplines où Odile a explosé ces derniers temps ? N’oublions pas non plus la rencontre au début de cet été 2019 au Meeting international de Sotteville-lès-Rouen, entre Odile et Alain Blondel, qui lui donnera de précieux conseils.

Odile, arrive au club en 2014 dans le cadre d’un accord avec des athlètes africains en vue de la préparation des JO de Rio 2016. Tout de suite, la Béninoise est placée dans un cadre favorable à son épanouissement sportif. Le reste, la suite, c’est son histoire, celui d’une femme incroyable qui n’aura cessé de se battre pour s’améliorer, pour promouvoir son sport ici et dans son pays d’origine le Bénin. Elle y a d’ailleurs créé récemment le Marathon Odile Ahouanwanou, ouvert à toutes et tous, et premier événement du genre dans son pays. C’est cette épopée, du moins ses dernières lignes (la préparation et la réussite aux mondiaux de Doha) que je vous propose de vivre ici, après un long entretien avec Vincent Turpin. 

Odile à Doha, une aventure incroyable

Si pour Odile Ahouanwanou, les Championnats du Monde ne sont pas une première, sa progression constante laissait augurer de biens belles choses pour cette édition. Dès le mois de juin son staff rapproché à tout fait pour la mettre dans les meilleurs conditions à la fois mentales et physiques. Au quotidien, Odile est entourée de Vincent Turpin et d’Arnaud Bunel, ses entraîneurs, et de Thomas Soares son préparateur physique. Staff auquel il convient d’ajouter Gaëlle Le Foll, sa camarade d’entraînement et amie, qui l’a beaucoup aidée sur sa préparation et conseillée sur son alimentation, un point indispensable pour tout athlète de haut niveau.

Une petite blessure avant les Championnat de France Elites aurait pu mettre un terme prématuré à cette belle aventure, mais c’était sans compter sur le mental incroyable de notre championne ! 

Ce mental sera mis à rude épreuve jusqu’au bout. Tout d’abord, Odile aura dû se battre auprès du Comité Olympique du Bénin pour bénéficier d’une aide financière indispensable à ce projet. Autre élément, jusqu’au jour J, Odile et Vincent n’étaient pas sûrs de pouvoir partir pour Doha, la faute à des lenteurs administratives de la fédération d’athlétisme du Bénin, et à un billet d’avion reçu quelques heures seulement avant le départ.

Une fois sur place tout s’est enchaîné très vite, Odile n’a pas eu le temps de s’acclimater que déjà l’heptathlon démarrait avec le 100m haies. Malgré un manque de repères et de confiance évident, dû à sa récente blessure, notre athlète à fait un temps de 13’45 ». Bien mais loin de son record établi à Talence de 13’29 ». 

Pas le temps de s’apitoyer avant le début de la hauteur où elle réalise un bond à 1 centimètre de son meilleur saut (1m77 contre 1m78). A ce moment-là, Odile se dit qu’elle est plutôt en forme et que la suite pourrait être bien mieux encore !

Mais le sport étant fait d’incertitudes, rien ne se passe comme prévu sur ses débuts au poids, avec un premier essai complètement raté, et un gros savon de son entraîneur pour la stimuler. L’effet de cette soufflante ? Un second essai de très haut niveau à 14,13m. 

Puis place au 200m pour terminer cette première journée. Là aussi, les débuts sont moyens avant qu’Odile ne se reprenne et termine au niveau de son record personnel avec un chrono de 24’05 ».

Les performances de cette première journée lui valent d’être dans le top 8, et ainsi de se placer parmi les finalistes. Son coach ne s’emballe pas pour autant, lui disant de rester focalisée sur les épreuves à venir, de profiter de l’instant présent sans se laisser envahir par cette magnifique journée, car on ne sait pas de quoi sera fait la deuxième, et de ne surtout pas se poser la question de combien de points pourra-t-elle faire, mais plutôt de comment faire encore mieux ! 

Après cette éprouvante première journée Odile récupère avec un bain froid puis un indispensable massage prodigué par son entraîneur qui se transforme en kiné. S’ensuit une courte nuit de repos bien méritée avant d’attaquer la deuxième partie de son heptathlon. 

La deuxième journée débute par le saut en longueur, ou comme pour le poids et malgré une très bonne préparation, Odile loupe royalement son premier essai… ce qui lui vaut une deuxième soufflante dont tout le monde se souvient dans le stade, de la part de son entraîneur. N’allez pas croire qu’il soit méchant ou trop dur, il sait juste parfaitement comment motiver Odile, qui ne lui en tiendra pas rigueur, bien au contraire, puisqu’elle battra son record établi un an plus tôt à Asaba au Nigéria avec un bond à 6m (+6cm) ! 

Forcément en confiance après cette performance, Odile s’apprête pour le concours de javelot, un concours qui traînera en longueur, ce qui ne gâchera en rien sa détermination, ni la sérénité de son coach qui sait de quoi elle est capable. Une détermination si importante que ses derniers petits défauts sur l’épreuve seront gommés et qu’avec une énorme débauche d’énergie elle réussira une nouvelle fois à battre son record de plus d’un mètre avec un jet à 46,76m. 

A ce moment-là, avant la dernière épreuve, on se dit tous qu’elle a réussi quelque chose d’énorme, tous sauf elle sans doute, qui ne mesure pas l’exploit. Cela lui permet de rester concentrée sur le 800m, discipline toujours compliquée pour les spécialistes des épreuves combinées après deux journées d’efforts intenses et des morphotypes pas forcements adaptés. Sauf que là, ça passe ! Odile réalise un très bon chrono de 2’22’’89, sa deuxième meilleure performance en carrière. 

Puis arrive l’interminable attente de ses résultats globaux et de son classement général. Toutes les athlètes restent dans le stade espérant voir les écrans géants afficher ce fameux classement qui tarde tant. Finalement, elle l’apprendra par sms depuis la France par Gaëlle Le Foll qui lui dit qu’elle est finaliste (top 8) ! Le media international RFI le lui confirmera également lors d’une interview, lui précisant qu’elle a aussi battu son record personnel avec 6210 points. 

Connaissant le caractère particulièrement humble d’Odile, elle ne réalise pas forcément la grandeur de son exploit qui confirme sa place dans l’élite mondiale et replace à la fois son club et l’Afrique sur la carte des épreuves combinées. Gageons que cette superbe performance n’est qu’une étape pour notre grande championne et ses entraîneurs. Le meilleur reste sans doute à venir car les Jeux Olympiques se profilent déjà avec l’ambition d’imaginer une médaille qui serait la deuxième pour l’Afrique dans une grande compétition après le bronze de Margaret Simpson aux mondiaux d’Helsinki en 2005. 

Mais d’ici-là, retour à la réalité et au quotidien de notre championne à Sotteville, puisqu’à peine quelques jours après, nous la retrouvions à entraîner les plus jeunes enfants de l’école d’athlétisme ainsi que les jeunes filles du club de football local. 

Bien sûr d’ici là, nous la verrons également sur les pistes lors de divers meetings où elle va encore une fois se frotter aux meilleures femmes des sept disciplines de l’heptathlon et où son sourire illuminera les pistes. Alors pour tous tes exploits, mais aussi pour l’exemple que tu donnes aux jeunes du club, encore MERCI ET BRAVO ODILE ! 

Guillaume Delucena

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